« Les heures souterraines » de Delphine de Vigan : « une vue imprenable sur l'ampleur du désastre »
09/11/2009
Je ne crois pas aux voyantes. Pourtant, si leur pouvoir était réel, quel serait l'intérêt de savoir à l'avance ce qui de toute façon va nous arriver, si l'on ne peut rien changer à une fatalité si fatale ? Pourtant, quand on a l'impression de ne plus avoir prise sur rien, on veut croire aux miracles qui changent la vie : gagner au loto, rencontrer le prince charmant ou s'en remettre aux pouvoirs présumés protecteurs d'une carte de jeu de Warcraft...
J'aime bien l'idée de décréter un jour donné (le 20 mai) comme point de départ d'un peut-être tournant de l'existence. Cette prise de conscience du fameux « premier jour du reste de ta vie » si chère aux hippies ou aux apprentis prophètes « new age » de tout poil.
Pour Mathilde, ce serait plutôt le coup de talon dans la vase qui lui redonnerait le chemin de la surface alors même qu'elle a l'impression que sa descente aux enfers ne s'arrêtera jamais. Aujourd'hui sera peut-être différent puisqu'aujourd'hui elle pense différemment. Et qu'elle y croit...
Thibault, quant à lui, a choisi au contraire de fuir ses fractures intérieures en se noyant dans la ville. Alors qu'il met fin à une relation passionnelle sans amour véritable, il se retrouve à son tour happé par le tourbillon de la grande cité. Comme deux échantillons de vie, deux cobayes de laboratoire, Delphine de Vigan nous donne a observer ces deux êtres qui se débattent dans leur vie quotidienne en plein Paris.
« Les heures souterraines » est un livre que l'on lit avec un sourire crispé aux lèvres si on a fait le choix d'habiter loin des villes. C'est en revanche un bouquin qui pèse sur l'estomac quand on sait qu'il faudra, dès le lendemain, reprendre la ligne 9 ou 1 ou A pour retourner travailler. Quel que soit l'endroit où l'on vit, on compatit à la situation extrême que vit Mathilde confrontée à la toute puissance d'un supérieur qui veut sa perte. Ce que décrit Delphine de Vigan nous touche droit au coeur. Et fait écho à l'actualité. Nous aussi nous avons un jour connu ce traumatisme d'une incompréhensible exclusion. Quelqu'un de notre entourage a déjà subit ces terribles pressions au travail ou ce quotidien compliqué que la ville n'arrange pas. Cet univers effrayant dont parle Delphine de Vigan avec la précision d'une ethnologue, aussi cruel et caricatural qu'il puisse paraître, reflète une réalité loin d'être exception.
Pour cela, « Les heures souterraines » est salutaire. Ironique juste ce qu'il faut pour nous donner le recul nécessaire. La petite touche de décalage pour transformer un drame existentiel (finalement si « banal ») en récit onirique à valeur d'exemple. Un phrasé nerveux qui mets le pouls au diapason de celui de ses personnages.
« Les heures souterraines » est un concentré du malaise urbain. Sa difficulté de se déplacer décemment, sa pression au travail amplifiée par la peur et la frustration, ses faux semblants dictés par les contraintes d'une vie qui laisse finalement peu de place à la personne. Et toutes ces heures gâchées à subir au lieu de vivre. Le triomphe d'un individualisme quasi criminel qui s'exacerbe dans un collectivisme effréné mais refusé. Lorsqu'ils sont trop nombreux à tourner dans la roue, les hamsters ne finissent-ils pas par se mordre entre eux ?
Faut-il affronter en bloc cette somme de contrariétés devenues insupportables ? La fuir ? La transformer ? Faut-il se battre ou au contraire négocier ? Faut-il subir ou se cabrer ? Comment reconnaître et différencier le salutaire signal du rejet à la manifestation de la folie ? Notre inaptitude supposée à vivre ce genre de situation nous désigne-t-elle comme victimes ou est-ce au contraire l'expression de notre éclatante humanité ? Et les sous-sols du métro parisien et les couloirs de l'entreprise se font terres de croisade, champs de bataille entre le bien et le mal, chemin de reconquête de la dignité humaine.
Une fois refermé, on a envie de brûler le livre de Delphine de Vigan pour exorciser cette somme de douleurs, ces plaies que l'on avait enfouies au fond de nous et qui se retrouvent, par sa faute, à vif. Puis l'on se demande ce que Mathilde et Thibault ont fait le 21 mai au matin. On a envie d'avoir de leurs nouvelles...
La ville est une grande roue qui carbure à l'énergie humaine et broie aveuglément dans sa course tout ceux qui n'ont plus la force de l'alimenter ou de la suivre. En surface comme en sous-sol.
Alphonse Boudabard
(selectiongdl)


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