"Trois femmes puissantes" de Marie Ndiaye : trois flammes insolentes
08/11/2009
Pas facile de donner son avis sur un livre qui vient d'avoir le Prix Goncourt 2009. D'abord parce que face au prestige des membres de l'académie Goncourt, on se sent un peu petit et seul dans ses baskets. Ensuite parce qu'on a beau vouloir juger par ce qui nous fait vibrer au plus profond de nous-mêmes, on ne peut s'empêcher de se demander, en parcourant les lignes du roman, quelles sont les raisons qui ont poussé le jury à élire ce livre. Son sujet ? La façon dont il est écrit ? Ses personnages ? Les lieux de l'intrigue ?
Non. Pouf ! Pouf ! Revenons à nos moutons ! Après tout, j'ai commencé « Trois femmes puissantes » comme tout livre de la sélection 2009. Ce n'est pas de ma faute si entretemps il est devenu Ze « prix Goncourt 2009 ». Et puis ce qui nous intéresse, nous, c'est le Goncourt des Lycéens. Et notre propre jugement. Alors restons nous-mêmes...
« Trois femmes puissantes » n'est pas un roman mais un recueil de trois nouvelles. A priori sans lien entre elles. A priori car c'est à se demander s'il n'y a pas de correspondance entre ces trois histoires, une proximité géographique (entre France et Afrique), un voisinage physique des personnages, un croisement de destins, un même élan de vie ou plutôt de survie qui ne seraient pas anodins. Il n'y a pas de hasard, en littérature.
Marie Ndiaye évoque le destin successif de trois personnages ou plutôt de quatre. Après tout, les trois mousquetaires n'étaient ils pas quatre ? Norah, la sceptique avocate née en France qui retourne voir son père en Afrique et renouer avec ses souvenirs, Rudy homme perdu et éperdu de sa femme, la belle et douce Fanta et enfin Khady Demba, la fière, résolue à changer de vie quel qu'en soit le prix à payer. Leur point commun ? Opposer à l'adversité une inflexibilité propre à chacune.
Ainsi, « Trois femmes puissantes » raconte finalement la vie de trois femmes et d'un homme. C'est à la fois simple et compliqué. Comme la prose de Marie Ndiaye, en fait. De jolis mots dans des phrases qui n'en finissent pas. Des idées qui se laissent deviner au fil des phrases, écrites avec une encre qui, au lieu de disparaître comme sous l'effet de l'encre sympathique, deviennent au contraire de plus en plus visibles. Un fait est suggéré en début de page, comme une pointe de plume posée sur un coin de buvard. Est-ce un fait avéré, une pensée, un fantasme ou une supputation ? Au fil du récit, ce fait se précise, se concrétise. Comme la tâche qui imprègne petit à petit le papier au point d'envahir la page, le fait prend sa place dans le récit. Mais l'on garde quand même un doute : est-il réel ou rêvé ? Est-il possible qu'une buse attaque un homme (même très las) ? Certains hommes dorment-ils vraiment dans des flamboyants odorants ? Peut-on rentrer chez un architecte à la mode comme dans un moulin ? Ce flou assumé entre rêve et réalité nous plonge dans la fragilité des jugements humains, oscillant entre interprétation de la réalité et contradictions intérieures.
Tout est dans l'interprétation des situations. Où finit la magie, où commence la folie ? Et si les gens n'étaient pas fous ou méchants mais qu'ils avaient une façon différente de percevoir « la » réalité ? Selon les choix qu'il fera, Rudy peut demeurer un brave type et regagner l'estime de Fanta ou devenir un assassin. Norah ne sera-t'elle pas plus forte à l'avenir en acceptant son passé ? Et quels choix auraient pu changer le destin terrible de la pauvre mais si entêtée Khady Demba ?
Marie Ndiaye nous plonge dans la pensée embrouillée de ses personnages. Comme eux, on retrouve la mémoire au fil du récit. Comme eux, on s'interroge et l'on suit les ressorts des décisions qui pèsent ou pèseront sur leur existence. Même les souvenirs deviennent à leur tour sujets à caution. Selon leur interprétation, ils seront gages de force et de confiance en l'avenir ou la pire des prisons intérieures. Et si l'on pouvait aussi tordre positivement les souvenirs pour en faire des armes de bonheur ?
Pour Marie Ndiaye, la folie et l'horreur sont si proches de l'amour et de la beauté que cela en est presque effrayant. Une évolution sur le fil dont chaque erreur de jugement peut nous précipiter du mauvais côté. Comme les fleurs du flamboyant que l'on peut imaginer éclatantes dans les cimes de l'arbre...ou pourrissant en de fétides effluves à son pied... Une simple façon de voir les choses, en somme.
Alphonse Boudabard
(selectiongdl)


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