blog_68_700x140_2.jpg

A propos de ces hommes « de l’autre côté des barricades »

13/05/2008


« La prise de la 1ère barricade a été longue et à certain moment dramatique (…) je dois signaler qu’il s’agit à partir de ce moment de l’engagement le plus dur face à des adversaires totalement déchaînés ».

Commissaire principal  du 1er arrondissement, à Monsieur le Directeur Général de la Police Municipale, Paris, 7 mai 1968[1]

 

Le boulevard.

Le boulevard Saint-Germain.

Mai 1968.

Les barricades !

 

La FNAC nous propose, à nous, étudiants de Sciences Po, de nous « attaquer au mythe de Mai 68 ». Qu’attend-on de nous ? Qu’on le célèbre ? « Mais oui, mai 68, la voix aux étudiants ! Les vieux ont fait leur temps ! Couchez-vous ! ». Qu’on le dénonce ? « Les réactionnaires, ce sont les gauchistes ! La jeunesse qui bougeait, elle était gaulliste ! ».

Résumons : la révolte étudiante de mai 68, pour reprendre les mots de Raymond Aron, c’est le « carnaval»[2]. N’en
parlons plus.

 

Alors je réfléchis, je marche sur le Boulevard Saint-Michel, descends la rue Gay-Lussac.

Les barricades. Des jeunes à franges et lunettes rondes. Et des banderoles surtout. « CRS SS ».

 

En face, les boucliers. La Police !

Voilà, parlons-en !
Assez de nostalgie ! On a assez vendu sur la fureur estudiantine ! 48 bouquins ! Les étalages de la Fnac couverts !

 

Mais la police ? Les petits pamphlétaires, nostalgiques ou anciens-combattants, savent s’affairer autour de l’héritage de mai 68, mais bien peu se soucient de ces fonctionnaires qui étaient en première ligne. Dans ce texte qui ne se veut pas exhaustif, j’ai voulu tracer brièvement le parcours des ces hommes qui portaient l’uniforme dans ce mois de Mai 1968.

 

Désordre public.

 

Pour Bittner, la Police n’est rien d’autre qu’ « un mécanisme de distribution dans la société d’une force justifiée par une situation ». Définition très « Sciences Po ».
Application de la violence légitime. Weber. Tout ça.

En mai 68, l’emploi de la force par la Police est justifiée : en face des forces de l’ordre, la guérilla urbaine. Une première -avec les manifestations de Détroit en 1967. Mais à Détroit, les réservistes de la Garde Nationale tirent : 40 tués.

 

En mai 1968, dans l’imaginaire des manifestants, l’uniforme, c’est la Réaction, c’est l’Ancien-Régime. C’est l’arbitraire et le fascisme, c’est l’Etat totalitaire. Tout ça à la fois. Cette représentation les mène aux références les plus effrayantes. Les cartons des archives de la Préfecture regorgent de ces pancartes saisies à la Sorbonne, aux Beaux-arts : « CRS SS », des croix gammées dessinées sur les banderoles, des têtes de morts casquées. Dernier tableau : des étudiants qui paradent devant les boucliers, le bras droit tendu en avant.

 

En fait, l’ultime barrière qui se dresse entre eux et l’ordre à abattre porte un visage : celui des fonctionnaires de Police. Les manifestants cristallisent ainsi toute leur violence, toute leur haine contre le pouvoir en place sur ces hommes. Ainsi, le « mouvement du 22 mars », pacifique, entend « répondre aux
provocations policières » et à la « répression violente des mouvements progressistes
 » par les jets de pavés pacificateurs et les coups de barres de fer progressistes.

 

Face à  l’intensité de cette violence, les policiers sont fermes. Les charges sont dures, et la violence légitime d’Etat est appliquée avec soin sur les manifestants. Evidemment, il y a eu des dérapages : quelques charges non autorisées, des tirs tendus de grenade alors que seuls les tirs courbes sont réglementaires, des retours de projectiles, strictement prohibés.

 

Pourtant, aussi difficile que cela puisse paraître, le pire est évité. Et il faut reconnaître le rôle-clef du préfet de Police, Monsieur Maurice Grimaud.
Il a rapidement su discerner l’ampleur du mouvement. Plusieurs nuits, il est sorti en civil, au volant d’une voiture cabossée pour prendre la température des barricades et proportionner en connaissance de cause la réaction policière.
Sur ces mêmes barricades, combien rêvait de voir ce « sanguinaire » pendu à la lanterne, place de la Sorbonne ?

 

Le 29 mai, il envoie une lettre à tous ses hommes: « je veux parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force. (…) Nous gagnerions peut-être la bataille de la rue, mais nous perdrions quelque chose de beaucoup plus précieux : notre réputation. (…) Frapper un manifestant à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. (…) Nous nous souviendrons pour terminer qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on a accepté les plus dures exigences, mais aussi la
grandeur
 »[3].

 

Le manque de préparation et le traumatisme

 

En mai 68, la Police parisienne représente 30% des effectifs du service d’ordre déployé dans les rues. Les CRS et les gardes mobiles étaient spécialistes des violences de rue car ils avaient déjà eu l’occasion de se frotter à la rugosité des manifestations ouvrières. Mais le rôle des policiers se limitaient généralement à la « gestion urbaine ». Les barricades et les ruelles étroites du quartier latin sont un cauchemar où l’on est rapidement isolé. Ainsi, le matériel n’était pas adapté : uniforme avec cravate, casque, lunettes de protection, bâtons de défense en caoutchouc et seulement après la nuit du 10 mai, le bouclier rond plastique. Les rapports soulignent par ailleurs que ce sont surtout les lances à incendie et les milliers de litres d’eau qui ont été utiles.

 

Ensuite, il ressort des rapports une grande désorganisation des forces de police. La Préfecture n’est pas préparée à ce type de manifestations où les intervenants sont en petits groupes très mobiles et opérant rapidement sur plusieurs points.  Les ordres sont contradictoires et la coordination des brigades est mauvaise. Par exemple, pendant l’après-midi du 10 mai, les policiers assistent sans broncher à la construction de barricades dans le Quartier Latin. Il n’y a pas d’autorisation d’intervention, ils ne peuvent donc pas interrompre ce qui préparait la résistance de la fameuse « nuit des barricades » du 10 au 11 mai.

 

Enfin, c’est le traumatisme. Des blessés d’abord. Les statistiques sont consternantes et expriment de la violence des affrontements. Entre le 3 mai et le 12 juin, 779 blessés au sein de la Police Municipale dont 456 par les fameux pavés parisiens. « L’escadron, dont les jeunes éléments conduits par des gradés courageux ont attaqué avec courage et sang froid les manifestants dans des conditions très dangereuses ;  le nombre de blessés faisant foi »[4].
Mais la blessure n’est pas seulement là. Ce mois fut un mois d’amertume et d’exaspération pour la Police parisienne. Cible des campagnes de haine et de calomnie, les policiers furent impliqués à leur dépend dans la querelle politique de mai 68. Les familles sont également touchées, les « familles de flic »[5] :
une déposition mentionne par exemple un enfant âgé de 13 ans, frappé par ses camarades et insulté « fils de flic ! fils de SS ! fils d’assassins ! »

 

L’élément de trop fut l’occupation de la Sorbonne : après ça, la violence se concentre sur eux tandis que le gouvernement se déresponsabilise. Dans le Figaro du 13 mai 1968, l’Union Interfédérale des Syndicats de Police se plaint du « désaveu absolu de l’action des forces de polices par Pompidou » lors de son discours à l’Assemblée. Le syndicat indique que « les forces de l’ordre ont investi l’université sur ordre expresse du recteur et du gouvernement et dégage ainsi la responsabilité des forces de l’ordre sur cette occupation qui semble être à l’origine des évènements. Elle affirme que les policiers ont agi sans haine à l’égard des manifestants, déplore la montée des violences et l’absence de dialogue ».

           

S’il faut conclure, citons encore Raymond Aron, gaulliste pour l’occasion et qui fut l’un des intellectuels les plus durs face à la révolte des étudiants
lorsqu’il dénonce la « lâcheté du terrorisme ». Sans complaisance,  reconnaissons le rôle et le courage des policiers qui ont mis fin à ce carnaval.

 


 MAX BOUCHET

 

 

Remerciements :

§ 
G. Bordelais, de l’Université Evry-Val d’Essonne, dont le mémoire de thèse (2005-2006) m’a offert de passionnants moments de lecture. Vous pouvez consulter le texte au Musée de la Préfecture de Police de Paris.

§ 
Merci aux Archives de la Préfecture de Police, et tout spécialement à Madame Françoise Gicquel, Commissaire divisionnaire et Monsieur Acciari, pour leur accueil et leurs précieuses indications.

 

 

[1] cité par G. Bordelais, Université Evry Val d’Essonne, 2005-2006

[2] Interview de Raymond Aron sur INA.fr http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=Mai+68&cs_page=1&cs_order=0&num_notice=9&total_notices=933

 

[3] GRIMAUD Maurice, En mai, fais ce qu’il te plaît,
Ed. Stock, 1977

[4] Commissaire principal du XVèùe arr. à M. Le sous directeur, chef du 5ème
district, cité par G.Bordelais.

[5] Cité par G.Bordelais

Vos commentaires

Poster un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ est gardé secret et ne sera pas montré publiquement.
CAPTCHA
Afin d'éviter les spams, veuillez répondre à la question mathématique suivante.
4 + 0 =
Veuillez résoudre ce problème mathématique et saisissez le résultat. Ex : pour 1+3, entrez 4.
www.fnac.com